Denys Cochin et son épouse

LA LÉGENDE DE SAINT HUBERT
1896 - 1897

Une commande du baron Denys Cochin

Issu d'une famille appartenant à l'élite intellectuelle et politique de la France, le baron Denys Cochin (1851-1922), commanditaire de La Légende de saint Hubert, est philosophe, historien, savant et homme politique, membre de l'Académie française en 1911.

En 1895, Denys Cochin demande à Maurice Denis une décoration d'ensemble pour son bureau dont il fixe lui-même le sujet en s'inspirant à la fois de la légende du Beau Pécopin, racontée par Victor Hugo dans Le Rhin, et de la légende de saint Hubert :

" Je suis heureux que mon idée de Saint-Hubert vous paraisse intéressante. J'aime cette légende et elle me représente beaucoup de choses. La chasse à courre - " à cor et à cris " - m'a toujours semblé - parmi les amusements inventés par les hommes - le seul digne d'estime. Je ne saurais décrire cette ivresse, que je n'ai vue bien exprimée que dans la légende du Beau Pécopin de Victor Hugo (…). Cette tension vers un objet, cet oubli absolu des circonstances environnantes, et des obstacles, sont des sentiments que l'on éprouve à la poursuite d'une idée comme à la poursuite d'une bête (…). Dans nos poursuites diverses, au moment où nous y songeons le moins, quelquefois ( la vie des Saints le raconte - mais cela arrive à tout le monde et à tout propos ), au milieu de la guerre ou des plaisirs, une pensée religieuse nous arrête tout court : la croix lumineuse a paru entre les bois du cerf - et le chasseur tombe à genoux. Voilà ce qui m'a fait vous parler de Saint-Hubert - et à quoi je penserais si je savais peindre. Mais vous qui savez peindre, vous sauriez penser aussi, et mieux que moi "

Denys Cochin, grand amateur de chasse à courre, s'y adonne dans la forêt de Fontainebleau au départ de sa propriété de campagne, à Beauvoir, près de Melun. Il n'est pas rare qu'il soit convié aux superbes chasses de son voisin le Comte Greffhule. A plusieurs reprises, Maurice Denis sera invité à se joindre à eux afin de pénétrer le rituel de la vénerie et d'y puiser son inspiration pour ses croquis préparatoires.

Dès l'hiver 1895-1896, Maurice Denis dessine sur le vif les premiers croquis. Se succèdent alors les petites esquisses peintes, les grandes esquisses, puis les études de détails. Enfin, l'artiste prépare les dessins d'exécution. C'est alors seulement que commence la peinture définitive.

Le 28 mai 1897, l'artiste commence à " peindre la chasse ". La maturation de saint Hubert aura duré un an et demi et la peinture des panneaux moins de cinq mois. On y trouve la synthèse de tous les moyens d'expression de la période nabie : décor, harmonie des formes et des couleurs, mouvement, technique du dessin lui-même, recherches des équivalents plastiques et décoratifs des sensations reçues.

L'ensemble de la décoration se compose de sept panneaux qui se succèdent sur trois murs, de gauche à droite, en observant le déroulement de la chasse, selon une trajectoire manichéenne évoquant nos propres cheminements entre le Bien et le Mal.

 

L'ÉTERNEL PRINTEMPS
1908

Cet ensemble fait partie des grandes décorations monumentales que Maurice Denis a réalisées pour des particuliers, au même titre que La Légende de saint Hubert (1896-1897), commande du baron Denys Cochin (présentée dans la salle du rez-de-chaussée), Terre latine (1907) plafond pour l'hôtel particulier de Jacques Rouché (actuellement en réserve) ou L'Histoire de Psyché (1907-1909) pour la salle de concert du prince Ivan Morosov à Moscou.

Le commanditaire, Gabriel Thomas (1854-1932), tour à tour fondateur du Musée Grévin, administrateur de la Tour Eiffel, réalisateur du Théâtre des Champs-Elysées, fait construire en 1895, sur le coteau de Bellevue à Meudon, une vaste demeure en briques roses, de style Louis XIII, qu'il baptisera " Les Capucins ", du nom de l'Ordre du premier monastère créé par le Cardinal de Lorraine au XVIème siècle à cet endroit mais aussi à cause de sa Foi chrétienne.

Les grandes pièces, l'escalier, les galeries formaient un cadre idéal pour exposer les œuvres des jeunes peintres soutenus par le propriétaire : Gauguin, Desvallières, Flandrin, Vuillard, Ker-Xavier Roussel, Renoir, Manet et Berthe Morisot, dont il était cousin, et bien sûr Maurice Denis dont il admirait le talent et comprenait le mysticisme religieux. C'est à ce dernier que Gabriel Thomas confie le décor de la salle à manger, vaste pièce lumineuse s'ouvrant largement sur le parc, pour laquelle il suggère à l'artiste de s'inspirer des vergers et jardins du Meudon de l'époque.

Dans les dix panneaux qui composent l'ensemble, une suite d'images ravissantes et paisibles représentent des femmes au bain, à la fontaine, au jardin, réunies pour la musique ou la conversation. L'impression de douceur est paradoxalement obtenue par l'emploi de teintes vives juxtaposées à des tons pastel déposés en touches fragmentées, parfois pointillistes, qui harmonisent l'ensemble et créent une impression de " blanc " que la matière et la technique utilisées par l'artiste rend parfois opalescent et nacré.

Les panneaux de L'Eternel Printemps mêlent si étroitement le profane et le religieux que le jardin terrestre idéal, inspiré de la nature environnante se transforme en Eden et la femme représentée en Madone.

Pendant profane du décor de la chapelle de la Vierge au Vésinet, l'ensemble accorde la vie de la fiancée, devenue l'épouse et la mère, à la totalité de la création.

 

Dans la partie inférieure des panneaux, les bas-reliefs en grisaille, viennent souligner ces propos avec des enfants symbolisant la perpétuité du Printemps à travers les saisons et leurs travaux.

En juin 1988, le Conseil Général des Yvelines acquiert l'ensemble des dix panneaux décoratifs pour le Musée Départemental Maurice Denis " Le Prieuré " avant que la démolition de la maison de Gabriel Thomas ne soit entreprise.

Très encrassée, la couche picturale a nécessité une restauration longue et délicate qui a permis de mettre en valeur certains aspects de la technique de Maurice Denis : l'ordonnance de ses compositions, sa connaissance des couleurs et son goût pour la peinture mate.

Ainsi l'ensemble décoratif, peint à l'huile sur toile de lin, a-t-il aujourd'hui retrouvé ses surfaces vibrantes et une luminosité étonnante destinée, à l'origine, à répondre à la lumière naturelle diffusée par les fenêtres et les portes vitrées de la salle à manger qui ouvraient sur le jardin.

Le principe retenu pour la présentation de L'Éternel Printemps était de restituer à la fois l'espace et l'atmosphère apportés par la disposition d'origine. Les œuvres devaient être exposées au musée mais dans un volume identique à celui de la salle à manger de la villa de Meudon. Une structure menuisée fut donc spécialement réalisée au premier étage afin d'accueillir les panneaux peints et les huisseries conservées. Le mobilier et la cheminée proviennent également de la villa, ainsi qu'une grande partie des lambris reconstitués.